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2011-10-14T23:01:00+02:00

L'enfant endormi - Vendredis intellos

Publié par chocophile

« Tu n’es pas une femme ici, pas même un être humain si tu ne peux pas avoir d’enfant »

Aujourd’hui je devais revenir vous parler du livre « Les secrets des mères », et j’avais dans l’idée de vous raconter quelques unes des jolies anecdotes que René Frydman raconte sur la fécondation, la grossesse, l’accouchement, l’allaitement à travers ses voyages…

Mais j’ai relu le livre entièrement, et il y a ce chapitre qu’il a appelé « L’enfant endormi ». Alors au lieu de vous conter ces femmes qui vivent le bouleversement de la maternité, je vais finalement parler notamment de celles qui le voudraient tant…

Cette phrase terrible que j’ai cité plus haut, c’est une phrase que Frydman a entendu de la bouche de femmes africaines lors d’une conférence sur leur continent.

Non, l’infertilité ça n’existe pas qu’en occident. Là bas aussi, il y a des femmes qui essayent d’avoir un bébé alors que leur voisine en a déjà 3 ou 4… Mais comment est-ce vécu là bas ?

 

Tout est dit dans la phrase de ces femmes, elles ne sont plus considérées comme telles.

Là-bas le mal vient des femmes. Il ne peut être question de stérilité masculine

Lorsque rien ne survient dans l’année qui suit le mariage, le mari et la belle-famille voient le mauvais œil dans l’inféconde. Tout le clan se sent alors concerné, remue vieilles histoires et vieux conflits et exerce une insupportable pression sur la femme. Si la polygamie est de mise, une nouvelle épouse comblera les lacunes de la précédente, laquelle vaquera aux tâches domestiques et s’occupera des enfants des autres, sans jamais s’en aller, car une femme stérile ne se remarie pas. Sinon, la répudiation est possible. « Je te répudie » prononcé trois fois par le mari peut suffire. La femme s’en retourne chez les siens.

On dira au Mali qu’elle a été infidèle, que la semence des autres hommes neutralise celle de son mari. Elle est accusée de rompre la filiation et donc la pérennité de la tribu. Elle a l’utérus vide, elle n’est pas une femme. Rahîm dit l’homme du Maghreb, pour désigner son épouse légitime, ce qui, littéralement veut dire « mon utérus ». Les mots ligotent. La tradition décrète : « le silence utérin est la voix du diable. » Le mal ne rôde plus autour du corps, il est intérieur. Alors nul ne défend ou n’entoure la femme stérile : c’est un rebut. Elle est dite âquera : ni musulmane, ni juive ni chrétienne, elle n’appartient plus à aucune religion.

Mais que fait-on pour elles ? Connait-on les FIV là bas ?

Il existe quelques centres privés de fécondation in vitro en Afrique, mais leurs tarifs sont élevés et ne permettent qu’à une classe privilégiée d’y avoir accès. Restent aux autres les recommandations de marabouts jamais gratuits qui abusent souvent de leur position et les remèdes d’une médecine traditionnelle, « mets salutaires » que les époux mangeront le dernier jour des règles, fumigations pour déboucher les voies, « émanations magiques », tissus imbibés de sel ou de sucre placés dans le vagin, offrandes aux temples, à la nature…

Il existe donc bien les FIV mais elles restent réservées aux riches, les couples ne peuvent s’en remettre qu’à des médecines traditionnelles qui n’auront sans doute pas le même impact. On pourrait penser à leur rendre accessible ces traitements plus facilement, qu’il s’agit juste d’une question de moyens financiers, mais Frydman a une vision des choses plus nuancées dans laquelle on se doit de comprendre et de respecter les rites et les croyances, et ne pas croire à la toute puissance de la science.

Certains doux penseurs parlent de traitements à prix cassés. Je n’ai pas envie de tout occidentaliser, que nous arrivions avec notre panoplie technologique pour sauver quelques femmes du mauvais sort, sans regarder ce qu’il se passe autour. S’occuper de stérilité, c’est s’occuper des femmes et ouvrir la porte aux autres médecines. Car lorsqu’elles viennent vers les consultations gynécologiques, les femmes des pays pauvres réclament un miracle au sorcier en blanc puis s’en repartent vers d’autres croyances.

Mais nous ne sommes pas si éloignés que ça, nous avons en commun de vouloir nous raccrocher à quelque chose, de vouloir croire, croire au miracle car c’est ainsi que l’on finit par le nommer.

Ce mot -miracle- est peut-être le seul qui les lie à vous, femmes d’ici, que je vois, épuisée après huit tentatives de fécondation in vitro, ou éblouie par un enfant auquel vous n’osiez plus croire. Ici aussi, la tentation du miracle est forte, même si la prière s’adresse à la médecine plus souvent qu’aux Dieux.

La maternité, elle,  se conçoit différemment que l’on vienne d’ici ou d’ailleurs :

De haute lutte, la femme occidentale a conquis le droit à l’utérus vide. « Si je veux, quand je veux.»

Là bas tout se joue très vite : la femme n’a statut que si elle est mère. Ici, elle n’a de statut que si elle construit autre chose que la maternité.

 

A travers le monde, la procréation médicalement assistée est un recours dans de nombreux pays, des pays qui n’ont pas tous les mêmes croyances, les mêmes conceptions des choses, et malheureusement cela peut conduire à des dérives.

Dérives qui n’ont pas lieu dans nos pays européens parce que nous avons des garde- fous,  parce que nous sommes frileux face aux avancées dans la connaissance de l’invisible, celle qui pourrait nous conduire à l’impensable.  

Le traitement de la stérilité n’a pas de limites, il est important de les créer. Un couple doit savoir s’arrêter quand ça ne marche pas, quand le corps fatigue. Un médecin doit rester à sa place. Il n’est pas au chevet d’une maladie, il est l’allié d’une femme qui attend et se met à attendre avec elle.

Pas de limites, si ce n’est celle d’une science qui n’est pas maîtrisée à 100%, en tout cas pas dans le succès des traitements, la nature reste souveraine. Mais si la procréation médicale a pu faire peur, et encore aujourd’hui, c’est parce que l’on y entrevoit non seulement une intrusion contre nature mais aussi des manipulations génétiques où s’entremêlent des notions erronées de clonages, et autres organismes génétiquement modifiés… Nous n’en sommes pas là et pourtant, cette science peut être utilisée dans certains pays à des fins douteuses dictées par les croyances, ou par les lois ! 

La technique aujourd’hui peut servir le plus vieux et le plus sordide des réflexes de l’humanité : fêter le fils et pleurer la petite fille. Le sexe de l’enfant est maintenant visible dès le diagnostic préimplatatoire. Les Etats-Unis pratiquent même le sex balancing : l’ovule sous le microscope, on peut voir le noyau qui contient 23 chromosomes et, posé en périphérie, petit cercle sur le grand, le globule polaire, sorte de double, de concentré contenant toutes les informations des mêmes 23 chromosomes. Là on peut lire le sexe de l’ange. Ce n’est plus une prédiction, c’est une certitude au sujet d’un être pas encore né. L’Europe, pour l’heure, s’y refuse. Mais ailleurs, c’est parti. La Chine recense des centaines de centres de fécondation in vitro. Ils permettent de contourner la loi de l’enfant unique imposée au couple urbain. Pour des milliers de dollars, on peut espérer en une fois des jumeaux, voire triplés. Ils permettent aussi de faire son choix.

De tout temps, le sexe de l’enfant a été une grande préoccupation. Il fallait un descendant chargé de perpétuer la lignée, et encore aujourd’hui on rencontre des croyances, des recettes destinées à faire de son choix une certitude…

Que n’a-t-on imaginé, depuis la nuit des temps, pour peser sur le sexe de son enfant ? Bien des croyances affirment qu’il faut que l’essence mâle domine sur celle de la femme lors du coït, pour que ce soit un garçon.

Alors, dit le Vietnam, mieux vaux que cela se passe aux premiers jours du cycle quand le sang de la femme est le moins présent.

Alors, croit la femme souto en Afrique, il faut se coucher sur le côté droit après les rapports sexuels, la gauche favorise les filles.

Et l’idée traîne encore dans les laboratoires de fécondation in vitro qu’il faudrait choisir un beau spermatozoïde, car y serait plus lourd que x !

La peur est si grande qu’elle court tout au long de la grossesse. Il existe des plantes et des incantations au petit garçon. Mais aussi un régime draconien prescrit dans un grand hôpital parisien pour prétendre à l’héritier. Les Inuits craignent même qu’un ultime changement ne se fasse au dernier moment, le pénis pouvant se fendre et transformer le garçon en fille. Alors, lors de l’accouchement, la sage-femme tire dessus pour qu’il ne se résorbe pas.

Et voilà comment au détour d’un progrès, on peut servir des rites millénaires. Mais pas seulement, puisque aujourd’hui dans nos contrées, nous sommes tentés d’utiliser ces outils, destinés à œuvrer pour combler un manque, afin de se garantir qu’il sera encore temps quand cela ne le sera peut-être plus.

Etrange planète traversée par de vieux fantasmes et par la science qui voyage. Tout ce que l’on a fait peut donc être détourné de son but. Nous étions partis de la douleur, du manque. Mais l’éprouvette n’est qu’un objet, elle peut servir les pouvoirs comme les désirs.

Là-bas, dans les laboratoires conformes aux nôtres, la malédiction poursuit petites filles et femmes. Ici, on voit poindre la tentation de congeler à 25 ans ses jeunes ovocytes en attendant le désir d’enfant. Ainsi, une femme de 40 ans retrouve intact le patrimoine de sa jeunesse le jour où elle décide d’être mère. Elle tient tête au temps qui passe, elle fait ce qu’elle veut de son corps, même un placement.

René Frydman évoque ici des problématiques impensables, avoir recours volontairement à la PMA avec tout ce que cela comporte de difficultés, de doutes et d’incertitude, afin de pouvoir savoir le sexe de son enfant (ce qui constitue évidemment en Chine une question majeure !) alors que l’on pourrait faire comme le dit poétiquement l'expression « un bébé couette » ! Non loin de là, semble poindre la possibilité un jour de faire cela pour choisir la couleur des cheveux, des yeux ou que sais-je encore, l’eugénisme en question et ça fait froid dans le dos.

Il n’aborde pas là le DPI, diagnostic préimplantatoire, qui lui aussi de la même façon pose question, le débat n’est encore pas dénoué, il est complexe. Le premier bébé issu d’un DPI qui a pu aider sa sœur est né il y a seulement quelques mois et il fait toujours polémique, mais aujourd’hui nous pouvons nous réjouir d’avoir des recours pour permettre à des couples de devenir parents sans transmettre des maladies graves telles que la mucoviscidose par exemple.

La bioéthique… Voilà dont il faudrait reparler…

Et comme je ne saurai conclure, je laisse René Frydman le faire bien mieux que moi :

La naissance est une force contradictoire. Qui, dans le même temps, bouleverse et perpétue le monde. Certains veillent à ce que tout reste en ordre. J’appartiens à ceux qui aiment les bouleversements. La bataille est loin d’être terminée.

 

 

vendredis intellos

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commentaires

Mme Déjantée 15/10/2011 15:45


Merci beaucoup pour cette (encore) très belle et très riche contribution!!!
Il y a tant de choses à dire, tant de sujets évoqués que je ne sais par où commencer...
J'avais déjà entendu parler de cette survalorisation en Afrique de la femme féconde.. Dans le bouquin "L'art d'accommoder les bébés", les auteures y racontent que l'état considéré comme "normal"
pour une femme est soit l'état de grossesse soit l'état d'allaitement.. Dans le livre, cet état de fait sert à temporiser les standards occidentaux qui font de la femme enceinte une curiosité, une
personne à la limite de la folie, hors de son corps et de son esprit...Mais je n'ose imaginer l'existence sordide à laquelle sont condamnées dans cette tradition les femmes africaines
infertiles...Face à tant d'intolérance, de mépris, je me dis que la technique médicale ne peut être qu'un palliatif (peut être salutaire!!) pour camoufler, pour masquer leur "anormalité" mais sans
rien ébranler du véritable problème qui est le droit à chaque personne d'être respectée...Que la PMA serve à donner la possibilité à chaque femme qui le désire d'être mère, oui, de tout coeur...
qu'elle serve à satisfaire des normes sociétales contraire à la dignité humaine, je ne crois pas...
Après, il est question ici de certaine tradition africaine mais quand je vois les réflexions, les injustices, les difficultés que rencontrent en France les personnes qui sont contraintes d'avoir
recours à la PMA, je me dis que nous valons guère mieux que ceux que nous critiquons!!
Je terminerai par la seule phrase qui me vient à l'esprit en lisant la fin de l'article sur l'articulation science / tradition, elle ne date pas d'hier, mais me semble toujours d'actualité: Science
sans conscience n'est que ruine de l'âme...
Allez, sur ce, à très bientôt pour les débriefs!!


chocophile 31/10/2011 00:27



Merci Mme D, je suis très fan de cette phrase!!



Anaisl57 15/10/2011 13:04


Un article vraiment ts intéressant! C'est vraiment incroyable toutes ces croyances et différence de vie. Je pense souvent dans le temps quand les femmes étaient accusées de ne pas faire de garçon
alors qu'on sait maintenant que c'est l'homme qui détermine le sexe


chocophile 31/10/2011 00:26



Merci, ravie qu'il t'ait interessé!



brigitte 15/10/2011 12:19


je peux confirmer qu'être une femme est donc lourd de sens et de conséquence dans ce monde depuis des millénaires. C'est lourd à porter, de "richesse" et de "pauvreté", c'est lourd à cause des us
et coutumes, et ce qui m'a toujours attristé, c'est que les anciennes contribuent à notre non-expression, notre silence meurtri. Vous les femmes jeunes, vous avez tous les pouvoirs, ensemble, de
renverser tout celà, même nos soeurs africaines, et elles commencent bien à le savoir ! il faudra encore des années, des années, des années. Ne vous laissez pas faire !


la farfa 15/10/2011 09:23


j'aime beaucoup ton article. Je me rappelle la mère qu'un jeune homme bientôt papa : "Un petit Machin! On est content!" (je ne sais plus si elle a dit content ou soulagé mais le message c'était
qu'un garçon, c'était mieux qu'une fille.) je n'ai pas pu me retenir de dire "Une petite Machine, ça aurait été tout aussi bien, non?"
Comme quoi, même ici, y a encore du boulot...


chocophile 31/10/2011 00:24



Oh oui j'en suis convaincue!



faithfullyyours 15/10/2011 09:06


Il est vraiment super ton article. Je ne sais pas si en Asie les gens ont la même relation que nous à la science. Ici, beaucoup de filles m'ont déjà dit "Ca me tue de devoir en passer par la
science" "j'aurais tellement voulu qu'on puisse faire romantiquement un bébé dans un lit" Alors que j'avais vu dans un documentaire sur le Japon une femme qui avait fait plusieur fiv parce qu'elles
ne voulaient plus avoir de relations sexuelles avec son mari... Ce n'est pas une critique, c'est juste que je pense qu'ils sont en quelque sorte beaucoup plus ... décomplexés dirons-nous face à ça!


chocophile 31/10/2011 00:24



Merci beaucoup :) Ah oui dis donc c'est une conception des choses originales, en passer par là pour éviter le contact avec son mari! Mais on a sûrement tous des perceptions différentes par
rapport à cette science, et puis le romantisme pour faire bébé même dans un lit y'a pas toujours :p (oui on se console comme on peut !!)



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